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Le bilan humain de la guerre chimique
pendant la Première Guerre mondiale |
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Le bilan humain de la Guerre chimique pendant le Premier
Conflit mondial n'est aujourd'hui pas clairement fixé. La majeure partie
des données disponibles et publiées semblent au mieux inexactes, à
l'exclusions des chiffres données pour le CEA (USA), pour lesquels nous
semblons disposer de données relativement fiables. Deux facteurs
expliquent particulièrement cette difficulté à évaluer le nombre de
victimes de l'arme chimique : - L'incertitude à déterminer l'origine
ou la cause exacte des pertes dans les conditions des combats de la
Première guerre mondiale. L'arme chimique inflige la plupart du temps des
blessures (létales ou non) qui ne sont pas directement visibles,
comme le sont celles provoquées par une arme conventionnelle. -
L'absence d'une comptabilité spécifique pour catégoriser les pertes
dont "les gaz" étaient responsables, avant une date tardive
dans le conflit. Ainsi, les chiffres dont nous disposons sont sujet à
caution. La plus grande partie de ces statistiques, qui furent publiées
dans l'après-guerre, furent volontairement faussées. Les raisons en sont
relativement obscures, mais manifestement, chaque partie souhaita empêcher
toute lecture et interprétation de l'impact et de l'efficacité de
l'utilisation de l'arme chimique. Au delà de la manipulation des
données, toutes les pistes conduisant à l'interprétation des capacités
militaires des armes chimiques furent brouillées. Il s'en suivie une
altération complète de la perception de l'efficacité de l'arme chimique
dans les décennies suivant le conflit, reprise par la totalité des
auteurs et des historiens traitant du sujet, attisant une psychose
collective autour des effets réels des "gaz". Les statistiques russes sont les plus incertaines, avec 500 000
intoxiqués et 56 000 morts. On rencontre donc fréquemment des données
qu'il faut manipuler et interpréter avec précaution. Elles sont
exposées dans le tableau ci-dessous :
|
Estimation des pertes totales de la Première
Guerre, estimation des pertes occasionnées par l'arme chimique
(selon Prentiss, Hanslian et Haber). |
| |
Blessés |
Morts |
| Gaz |
7 000 000 à 1 000 000 |
17 000 à 27 000 |
| Autres |
26 700 000 |
6 800 000 |
| Comparaison |
Entre 2,3 et 3,2% du total des
blessés |
Autour de 0,3% du total des décès. |
Au regards de ces chiffres et malgré leur imprécisions, on constate
que l'arme chimique n'a que peu tué durant le conflit. Ces données sont
fortement à nuancer, si on admet qu'elle ne fut que très rarement
utilisée durant les quatre premières années du conflit. Incertitudes sur l'évaluation
de pertes : L'évaluation du nombre de
victimes est biaisé par de nombreux facteurs. En premier lieu, le
décompte total semble impossible tant il flotte une marge d'incertitude
sur les chiffres des pertes russes, pour lesquels nous ne disposons d'aucune
archive.
Par ailleurs, il n'existe aucune statistique fiable, pour aucun des
belligérants, sur les victimes de la Guerre chimique. Les méthode
statistiques et de décompte adoptés par les différents parties sont en
partie responsable de ces approximations. Par exemple, les pertes
comptabilisées journalièrement dans les archives françaises font état
des manques à combler en hommes par régiments, qu'ils soient évacués,
blessés, morts, disparus, prisonniers, momentanément absents... Les
fiches statistiques recensant les causes de blessures, émises dans les
différentes armées, ne prendront en compte les victimes gazées que
tardivement dans le conflit, à partir de janvier 1918 pour la France.
Enfin, comment identifier dans les conditions épouvantables du conflit,
les causes réelles d'une blessure, quand on connaît les difficultés
avec lesquelles les blessés étaient évacués de la zone de front et le
pourcentage énorme de seconde blessure lors de cette opération chez les
victimes. Combien de combattants gazés, rendus vulnérables par leur
état, ont été touchés à nouveau par la mitraille lors de leur
évacuation ?
|
Suite
au conflit, plusieurs estimations de pertes furent publiées, dont
celles jugées les plus pertinentes furent celles de Gilchrist (Acomparative
Study of World War casualties from Gas and other weapons),
Prentiss (Chemical in War) et Hanslian (Chemist Krieg).
Ils identifièrent un total de 1 009 038, 1 297 000 et 880 000
victimes. Prentiss estime à 475 000 la part de victimes russes dans
son analyse, sans autres précisions.
L'études
la plus fiables semblent cependant celle de Ludwig Friedrich Haber (The
poisonous Cloud), reprise en grande partie dans les conclusions
de l'ouvrage d'O. Lepick (La Grande Guerre chimique). Malgré
le sérieux de cette analyse, de nombreuses imprécisions sont
encore à pointer dans ces résultats.
Estimation
selon Prentiss du bilan humain de la Guerre chimique
| |
Pertes estimées (selon
Prentiss) |
|
Estimation des décès (selon
Prentiss) |
| RU |
189 000 |
|
8 100 |
| France |
190 000 |
|
8 000 |
| Allemagne |
200 000 |
|
9 000 |
| USA |
73 000 |
|
1 500 |
| Total |
652 000 |
|
26 600 |
Estimation
selon L.F. Haber du bilan humain de la Guerre chimique
| |
Pertes estimées
(selon Hanslian) |
|
Estimation des
décès (selon Hanslian) |
| |
1915-1917 |
1918 |
Total |
|
1915-1917 |
1918 |
Total |
| RU |
72 000 |
114 000 |
186 000 |
|
3 200 |
2 700 |
5 900 |
| France |
20 000 |
110 000 |
130 000 |
|
3 500 |
2 800 |
6 300 |
| Allemagne |
37 000 |
70 000 |
107 000 |
|
1 900 |
2 100 |
4 000 |
| USA |
0 |
73 000 |
73 000 |
|
0 |
1 500 |
1 500 |
| Total |
129 000 |
367 000 |
496 000 |
|
8 600 |
9 100 |
17 700 |
Ces
chiffres sont à rapprocher des données que nous avons regroupé.
Ainsi, nous avons comptabilisé le nombre de décès simplement
imputable aux 12 attaques par vague gazeuses menées par les armées
allemandes sur les troupes françaises.
Ces chiffres sont issus de
l'addition faite par les différents signataires de rapports et
d'enquêtes destinées à l'IEEC, ces personnes s'étant rendus
directement sur le terrain et ayant regroupé toutes les données
disponibles au sein des formations sanitaires, des hôpitaux, des
ambulances et en ayant récolté des centaines de témoignages de
victimes et de médecins.
Nous
avons pu recouper l'ensemble de ces informations en croisant les
données issues des Journaux de Marche et Opérations avec celles
données dans les rapports de l'IEEC.
Ces données sont certainement les plus
fiables et les plus pertinentes dont nous pouvons disposer, mais n'ont vraisemblablement pas
été utilisées par aucun des auteurs ayant abordé ce sujet. La
seule zone d'ombre étant le nombre de victimes lors de la vague
gazeuse du 22 avril 1915, ces donnés ayant été regroupée dans
différents rapports et JMO.
Au
final, ces attaques allemandes par vagues gazeuses sont responsables de 15 524 pertes dont 4 424
décès, de 1915 à 1917. Les décès tardifs dans les formations
sanitaires de l'arrière ne sont pas comptabilisés.
De son côté, Hanslian évalue les pertes
totale, dans la même période à 20 000 dont 3 500 décès, vagues gazeuses
et intoxications provoquées par tirs chimiques incluses. De toute
évidence, les chiffres donnés par Hanslian sont inexactes, fortement sous évalués.
Rappelons que dans l'année 1917, les tirs de munitions chimiques à
l'Ypérite firent bondir le nombre de victimes.
|
Malgré toutes ces imprécisions, il est essentiel de
distinguer deux périodes dans le premier conflit mondial. La première
s'étend des premiers mois de l'année 1915 jusqu'à l'apparition de
l'ypérite en juillet 1917. Cette période est caractérisée par
l'utilisation sporadique et peu fréquente de l'arme chimique sur le
champs de bataille. Le nombre de victimes de l'arme chimique est
finalement peu élevé en comparaison au nombre total de victimes. Les
statistiques disponibles permettent de comptabiliser les pertes et les
décès liés aux attaques par le procédé de
vagues gazeuses dérivantes, dans les armées françaises et
britanniques ; ceux liés aux attaques par projectiles
chimiques sont, en l'état, probablement inexploitables. Malgré
l'importance des opérations par nuées dérivantes, le nombre de victimes
reste quasiment insignifiant devant l'ampleur des pertes des opérations
militaires conventionnelles. La deuxième
débute en juillet 1917 et s'achève avec le conflit. Elle se caractérise
par l'utilisation de plus en plus intensive de l'arme chimique, essentiellement
disséminée sous forme de tirs d'artillerie, par munitions chimiques.
L'emploi intensif de l'arme chimique est responsable de plus de pertes au
cours des onze derniers mois de guerre, que lors des trois années
précédentes (70% des victimes). Cette augmentation considérable du
nombre de perte est fréquemment attribuée à l'apparition de l'Ypérite
; cela semble inexacte (voire les pertes du CEA). Il semble que ce soit le
développement massif des tirs de munitions chimiques qui en soit
l'explication. Ainsi, moins d'un million d'obus chimiques furent tirés en
1915 par les armées allemandes ; ce chiffre resta stable en 1916 avec 848
000 munitions chimiques, pour atteindre un total de 32 millions de coups
cumulés en 1917 et 1918, une augmentation de plus de 1600% !
L'augmentation des tirs chimiques chez les armées alliées suit la même
évolution. On peut même dire que le nombre de munitions produites entre
1915 et 1917 reste complètement anecdotique.
| Évolution de la
consommation de munitions chimiques dans l'armée allemande durant
le conflit |
| |
1915 |
1916 |
1917 |
1918 |
| Munitions diverses |
Environ 1 000 000 |
|
|
|
| Munitions Croix verte |
|
848 000 |
3 980 000 |
4 300 000 |
| Munitions Croix jaune |
- |
- |
2 120 000 |
4 580 000 |
| |
|
|
Total Croix verte et croix jaune :
6 100 000 |
Total Croix verte et croix jaune :
8 880 000 |
| Munitions Croix bleu |
- |
- |
18 000 000 |
| Total Munitions chimiques |
1 000 000 |
848 000 |
32 000 000 |
| Pertes humaines en
Europe à l'issue de la Première Guerre mondiale |
| |
Mobilisés |
Tués |
Blessés |
| France |
8 500 000 |
1 400 000 |
3 600 000 |
| Royaume-Uni |
8 900 000 |
900 000 |
2 000 000 |
| Russie |
15 000 000 |
1 700 000 |
4 495 000 |
| Allemagne |
13 000 000 |
1 800 000 |
4 200 000 |
| Autriche-Hongrie |
9 000 000 |
1 500 000 |
3 600 000 |
Pertes françaises, analyse critique : Les
données les plus courantes font état de 130 000 gazés et 6 300 décès
au sein de l'armée française, victimes de l'arme chimique. Nous pouvons
dire d'emblée qu'elles sont inexactes et sous-évaluées, au regard des
chiffres partiels que nous avons pu rassembler. Il est même probable que
l'ordre de grandeur des pertes, tel qu'il est aujourd'hui exposé, ne soit
pas exploitable. Il en est probablement de même pour les données
concernant les autres belligérants...
|
Illustration de la disparité des pertes
occasionnées par les gaz entre la période 1915-1917 et 1918
339e R.I., pourcentage annuel des blessures
selon leur étiologie (selon le médecin-major Bachelet). |
| |
1914 |
1915 |
1916 |
1917 |
1918 |
| Obus explosifs |
36,8 |
57,4 |
62,9 |
45,3 |
55 |
| Schrapnells |
6,1 |
1,29 |
3,1 |
0,54 |
0,0008 |
| Torpilles |
0 |
1,29 |
2 |
7,6 |
0 |
| Bombes |
0 |
18,9 |
0 |
9 |
0 |
| Grenades |
0 |
0 |
17 |
33 |
0,08 |
| Balles (fusils ou mitrailleuse) |
57 |
18,9 |
7,2 |
8,1 |
18 |
| Eboulements |
0,87 |
1,9 |
1,5 |
0,54 |
0,64 |
| Armes blanches |
0,87 |
0,8 |
0,52 |
0 |
0 |
| Gaz |
0 |
0 |
0 |
19 |
24,5 |
| Avions |
0 |
0 |
0 |
0 |
0,30 |
|
Pertes par vagues gazeuses de l'armée française,
1915-1917, selon nos travaux et les chiffres données par les
centres médicaux légaux et l'IEEC |
| |
Intoxications |
Décès |
| Vagues gazeuses - 1915 |
|
|
| Vague gazeuse du 22 avril 1915 - Ypres |
? |
2500 |
| Vague gazeuse de Perthes-Les-Hurlus du 5
octobre 1915 |
3 |
1 |
| Vagues gazeuses du bois de la Pompelle,
19 et 20 octobre 1915 |
4000 |
562 |
| Vague gazeuses de Prosnes, 27 octobre
1915 |
1400 |
190 |
| Vagues gazeuses Forges et Béthincourt,
22, 24 et 26 novembre 1915 |
460 |
68 |
| |
5860 |
3321 |
| Vagues gazeuses - 1916 |
|
|
| Somme, 21 février 1916 |
960 |
210 |
| Secteur de Saint Souplet, 19 mai 1916 |
600 |
150 |
| |
1560 |
360 |
| Vagues gazeuses - 1917 |
|
|
| Secteur des Marquises-Prosnes, le 31 janvier 1917 |
2062 |
531 |
| Secteur du bois le prêtre, 7 avril 1917 |
410 |
108 |
| Nieuport, le 23 avril 1917 |
553 |
58 |
| Nieuport, le 6 juin 1917 |
255 |
19 |
| Secteur de Seicheprey, le 1er
juillet 1917 |
400 |
127 |
| |
3680 |
743 |
| |
|
|
| Pertes françaises par Vague - 1915 à
1917 |
11 100 |
4424 |
|
Quelques attaques par munitions chimiques |
| 30 et 31 octobre 1915, attaque par obus spéciaux (palite
et bromacétone) sur la butte de Tahure. 200 intoxications, 15
morts et 1 500 disparus (prisonniers pour la plupart). |
| Le 9 janvier 1916, au nord de Massiges, un tir de
contre batterie par obus chargés en palite fait 6 décès, dont 3
dans la 10e batterie du 38e R.A.. |
| Les tirs chimiques dans la région de Verdun en
juin 1916 (environ 200 000 obus de type K2 à
surpalite), furent responsables de plus de 2 700 intoxications et
au moins 185 décès. |
| Le 23 octobre 1916, une attaque par 5 000
projectiles de minen chargés en phosgène, fait une quinzaine
d'intoxications graves dont 5 décèdent. |
| Le 5 décembre 1917, la première attaque par
projector dans le secteur de Réchicourt (500 projectiles), fait
100 morts au sein de la 18e D.I. et du 66e R.I.. |
| Le 12 décembre 1917, 1200 bombe de projector
tirées dans la région de saint Quentin, provoque au moins 100
intoxications dont 53 décès. |
| Le 6 juin 1918, un bombardement (2500 projectiles
de projector) dans la région de la Chapelotte, fut responsable de
124 intoxications dont 34 décès. |
| Pertes de l'armée
française par gaz - 1917 - Ministère de la Guerre, Direction du
Service de Santé, étude chirurgicale. |
| Janvier à avril 1917 |
3122 |
| Mai à août 1917 |
10 533 |
| Septembre à décembre 1917 |
52 402 |
| Total 1917 |
66 057 |
Ces chiffres du Ministère de la Guerre illustre
parfaitement l'imprécision des données. L'ensemble des auteurs s'accorde
sur un chiffre proche de 20 000 pour la période de 1915 à 1917, les
chiffres du Ministère sur 66 000, soit plus de trois fois plus...
| Mignon, le
Service de Santé pendant la Guerre 14-18
Pertes par gaz au sein du Groupe d'Armée de réserve 21 mars
1918 au 11 novembre 1918 |
| Ier armée |
20 002 |
| IIIe armée |
18 566 |
| Xe armée |
22 342 |
| VIe armée |
1 432 |
| Total |
62 332 |
Même remarque pour ces données, plus de 62 300 pertes dans un groupe
d'armée sur 8 mois de campagne de l'année 1918. Les chiffres les plus
répandus font état de 100 000 pertes pour tout l'armée française
durant l'année 1918.
| Pertes de la VIIe
armée, vésiqués et intoxiqués |
| juin 1918 |
278 |
| juillet 1918 |
63 |
| août 1918 |
225 |
| septembre 1918 |
205 |
| 1er au 15 octobre 1918 |
74 |
| Total |
845 |
Au final, sur l'année 1918, les pertes par gaz
occasionnèrent, selon les données que nous avons pu recueillir à ce
jour, entre 20 et 25% des pertes totales des unités engagées. Pertes
du Corps Expéditionnaire Américain :
| Pertes du CEA (selon les
archives du Service de Santé des Armées du Val de Grâce) |
| Morts |
34 249 |
| Évacuations |
224 089 |
| Gazés évacués |
70 552 soit 31,5% des évacués |
| Décès dans les formations
sanitaires |
13 691 |
| Décès par gaz dans les formations
sanitaires |
1221 soit 8,92% des décès |
| 23,7% des pertes totales
(morts et blessés) furent des victimes de l'arme chimique. |
| Pertes du CEA en
fonction des agressifs chimiques (selon les archives du Service de
Santé des Armées du Val de Grâce, Le combattant gazé de la
Grande Guerre, Marc Scherschel) |
| Substance |
Cas |
Décès |
Pourcentage |
| Non déterminé |
33 587 |
546 |
48% |
| Chlore |
1 843 |
7 |
2,6% |
| Ypérite |
27 711 |
599 |
39,2% |
| Phosgène |
6 834 |
66 |
9,7% |
| Arsine |
577 |
3 |
1% |
| Total |
70 552 |
1 221 |
|
Ce dernier tableau nous dresse un portrait de la proportion des
différents types d'intoxication sur l'année 1918. Très étonnamment, la
proportion des Ypérités n'est pas aussi importante que prévue, moins de
40%. Les cas non déterminés regroupent essentiellement les cas mixtes,
imputables à différents types de toxiques. Ainsi, l'Ypérite n'est pas
seule responsable de l'augmentation considérable des cas d'intoxication
au cour de l'année 1918, conclusion aujourd'hui reprise par de nombreux
auteurs. Cette augmentation est en réalité à mettre sur le compte de
l'utilisation intensive de l'arme chimique, tous toxiques confondus, dans
des munitions plus efficaces.
Pertes Britanniques : Les forces
britanniques déplorèrent pendant le conflit, 186 000 gazés (morts et
blessés) et 6 000 décès. Ainsi, l'arme chimique est responsable de 9%
des blessés et de 0,7% des tués.
| Estimation
des pertes britanniques par l'arme chimique |
|
1915 |
1916 |
1917 |
1918 |
total |
| Intoxications |
800 (à minima) |
8 000 |
58 000 |
114 000 |
180 800 |
| Décès |
105 (à minima) |
1 000 |
2 100 |
2 700 |
5 905 |
On ne sait que peu de choses sur le nombres de
victimes de l'année 1915. La vague gazeuse du 19 décembre dans le
secteur d'Ypres, fut responsable de plus de 700 intoxications et 105
décès. Ces chiffres sont en réalité certainement sous-évalués ; de
nombreux rapports font état de cas tardifs, de difficile rémission chez
les intoxiqués, de nombreuses admissions dans les formations sanitaires
de cas mal évalués qui se révélèrent plus sérieux. En 1916, les
vagues gazeuses furent responsables de 1 300 intoxications et plus de 500
décès, les munitions chimiques firent près de 6700 intoxications et
probablement autour de 500 décès. Mais, ce fut l'apparition de
l'Ypérite et le développement massif des tirs d'artillerie chimique qui
firent bondir les pertes, plus de 160 000 entrées dans les formations
sanitaires dont 1860 vinrent à décéder, entre le 21 juillet 1917 et
l'armistice. Dans les trois premières semaines d'utilisation de
l'Ypérite, les armées britanniques déplorèrent plus de 14 000 victimes
et près de 500 décès.
Pertes Allemandes : Un rapport
allemand émanant du Ministère de la Guerre allemand, fait état de 58
000 intoxiqués et de 1 800 décès pour la période du 1er janvier au 30
septembre 1918. Une traduction de ce rapport est présente dans les archives
Anglaises ; ainsi, s'il n'a pas été utilisé pour évaluer les pertes
allemandes par L.F. Haber, il pourrait aller en faveur d'une approximation
correcte des pertes, ainsi présentées :
| Pertes estimées |
Estimation des décès |
| 1915-1917 |
1918 |
Total |
1915-1917 |
1918 |
Total |
| 37 000 |
70 000 |
107 000 |
1 900 |
2 100 |
4 000 |
Mais il faut rester extrêmement prudent. Ainsi, O. Lepick rapporte
dans son ouvrage La Grande Guerre chimique, que les statistiques
allemandes établissent au nombre des pertes par nappes dérivantes tout
au long du conflit, 4926 blessés et 448 morts ainsi que leurs pertes lors
des opérations allemandes par nuées 1700 blessés et 425 morts. Ainsi,
par soustraction, il conviendrait de conclure que les attaques alliées
par nappe dérivantes furent responsables de la mort de 23 soldats
allemands...
L'efficacité de l'arme chimique : Évaluer
l'efficience de l'arme chimique dans le cadre des opérations militaires
de la première Guerre mondiale reste une entreprise tout aussi délicate. Les
premières études disponibles sont issues de l'immédiat après-guerre, puis se
poursuivent jusque dans les années 1960 par les travaux de l'U.S. Army
Chemical Corps. Peu de ces travaux méritent de s'y attarder, en dehors de
ces derniers. Les Services Chimiques français procédèrent également
à leur propre évaluation, qui fut réactualisée au fur et à mesure des
années et des sources disponibles. Ces données sont a manier avec
précautions,
notamment au regard du peu de fiabilité des chiffres liés aux pertes.
Cependant, nous allons nous y attarder, ne serait-ce que pour comprendre
ce qui motiva l'effort considérable consenti par de nombreuses nations,
pour poursuivre les études sur l'arme chimique, des années 1920 aux
années 1990, qui amorcent alors le déclin, le désarmement et le
désintérêt militaire pour ce type d'armes. Le développement qui
suit date des années 1950 et des Services chimiques français ainsi que
du Service des Poudres. Les chiffres relatifs aux pertes semblent
actualisés sur les travaux américains disponibles à cette époque ; ils
semblent de prime abord, biaisés et surévalués sachant que le
total des pertes retenues est ici de 1.297.000. Mais au regard des
éléments que nous avons pu apporter sur la sous-estimation des chiffres
des données les plus récentes, ce montant ne semble pas complètement surréaliste. En
revanche, les chiffres utilisés sur les tonnages d'agent agressifs et les
quantités de munitions sont particulièrement pertinents ; ils rejoignent
toutes les évaluations que nous avons pu faire à ce jour.
Données sur l'évaluation de l'efficacité
de l'arme chimique, France, Service des Poudres-1951, extraits. "Ainsi,
l'ensemble des nations belligérantes de ce Premier conflit mondial
ont utilisées environ 125.000 tonnes d'agressifs de combat,
provoquant 1.297.000 victimes (sic), soit en moyenne, une perte pour
96kg de toxique mis en oeuvre. En détails : Les irritants
sternutatoires, utilisés à raison de 6.500 tonnes ont provoqués
environ 20.000 pertes, soit une perte pour 325kg de produit (rappelons que ce n'est pas leur vocation
première, ndlr). Les
suffocants, dont 100.500 tonnes furent employées, ont causés
877.000 pertes, une perte pour 115kg de produit (cette notion est
certainement ici la plus contestable, ndlr). L'Ypérite, dont l'emploi
de 12.000 tonnes a provoquée 400.000 pertes, reste de loin la plus
efficace. Un perte pour 30kg ou pour 22,5 obus chargés d'Ypérite
(9 millions d'obus tirés). En conclusion, on note que l'obus à
Ypérite s'est montré deux fois plus efficace qu'un obus à gaz
moyen et 5 fois plus efficace que l'obus à balles ou à explosifs. En
comparaison aux moyens conventionnels : 2.500.000 tonnes d'explosifs
utilisées pour environ 10 millions de pertes, soit une perte pour
250kg d'explosif. Et un total de 50 milliards de balles de fusil et
mitrailleuses pour 10 millions de pertes, soit une perte pour 5.000
balles".
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Données et statistiques des pertes du Premier
conflit mondial - Service des Poudres, 1951. |
L'analyse faite par l'U.S. Army Chemical Corps Historical
Office des différentes opérations menées par le corps expéditionnaire
américain est tout aussi intéressante. Dans le cadre d'offensives
limitées, sur des objectifs bien définis, les statistiques américaines
laissent systématiquement l'avantage aux munitions chimiques sur les
conventionnelles, dans un ordre de 2 à 10 (les obus chimiques étant de 2
à 10 fois plus efficaces que les conventionnels). Selon les évaluations
menées à posteriori, l'usage de l'arme chimique sous la forme essentiellement
d'obus chimiques au phosgène ou à l'Ypérite, s'est révélé un atout
considérable par rapport à l'usage de munitions conventionnelles, dans
les conditions de combat de l'année 1918. Conclusions : Essayer
d'appréhender l'efficacité de l'arme chimique au regard de quelques
statistiques reste toutefois malaisé et ne permet pas, à mon sens, de
cerner la réalité si hétérogène de l'ensemble de la guerre chimique.
Il est plus pertinent d'essayer de conclure sur cet aspect en analysant
point par point chaque type de vecteur utilisé pour la mise en oeuvre des
agressifs. Ainsi, la technique des vagues gazeuses dérivantes analysée
sur le terrain des gains tactiques, reste très peu efficace et ne
semble pas responsable d'un nombre élevé de pertes. La mise en place de
ce type d'opération était extrêmement lourde pour des résultats
inconstants. La véritable efficacité de ce type d'opération est plutôt
a rechercher du côté de la réduction des capacités combatives de
l'ennemi et de son aspect psychologique. L'artillerie chimique est un
cas complètement différent ; après de nombreux tâtonnements qui
devaient s'étendre de 1915 au milieu de 1917, de nombreuses innovations
techniques et tactiques permirent de réaliser des progrès notables. A
partir de 1918, l'utilisation de munitions toxiques augmente
considérablement chez tous les belligérants. Alors que les opérations
chimiques les plus ambitieuses de l'année 1915 comptaient jusque 20 à
25000 obus chimiques, il était courant de compter le nombre de coups
chimiques au delà de 100.000 en 1918. Les résultats militaires obtenus
sont difficiles à quantifier, mais ils furent très notables et même
décisifs à de nombreuses occasions. Finalement, l'objectif initial
recherché au début du conflit avec les balbutiement de la guerre des
gaz, fut finalement atteint à partir de 1918. Il était désormais
possible de déloger un adversaire de position retranchées jugées
inexpugnable jusque là, avec le recourt d'une quantité importante de
munitions chargées de toxiques et d'une tactique d'utilisation
adéquate. Les dernières prévisions de 1918 devaient porter
l'ensemble des munitions chimiques à 28% de la production totale des
munitions d'artillerie en France, et jusqu'au chiffre incroyable de 50%
des munitions d'artillerie pour les armées allemande. Incontestablement,
si la guerre avait encore continuée au delà de novembre 1918, la
campagne de 1919 aurait été surtout une guerre chimique. A l'issue du
conflit, les espoirs initialement portés dans les armes chimiques
devaient finalement réapparaître, malgré toutes les déconvenues
accumulées depuis ses origines. Plus que jamais, l'avenir était dans
l'artillerie chimique et dans ses capacités militaires. |
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