Chapitre 11
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La protection contre l’ypérite.

L’utilisation de l’ypérite par les Allemands, à partir de juillet 1917, allait poser un nouveau problème de protection. On put rapidement établir et confirmer l’efficacité des appareils respiratoires contre ce nouveau toxique (le M2 protégeait efficacement jusqu’à une concentration de 1/2000), mais restait à résoudre la difficulté de la protection de la peau. L’ypérite sous forme de vapeur conduisait à des intoxications sévères contre lesquelles le port du masque formait une protection. Mais, à l’état liquide, que l’on retrouvait sous forme de gouttelettes disséminées sur le sol, elle était susceptible de provoquer sur la peau et par simple contact, de redoutables vésications. Aussi, la personne passant dans la zone contaminée se contaminait elle-même, et pouvait répandre le toxique partout sur son passage. Après un bombardement par ypérite, il allait donc falloir mettre en place des mesures de protection collective, et en premier lieu, baliser la zone contaminée (et donc contaminante) pour l’interdire jusqu'à sa désinfection. On avait déterminé que l’ypérite était neutralisée par le chlorure de chaux ; il suffirait donc d’en répandre sur le terrain pour désinfecter la zone. Des équipes de désinfection allaient donc être créées, à raison d’une par bataillon dans l’Infanterie, une par batterie dans l’Artillerie, et une par G.B.D. et G.B.C. dans le Service de santé. Leur rôle serait de neutraliser l’ypérite dans les zones infectées. En raison de l’étendue des zones ypéritées, on disposait rarement de la quantité de chlorure de chaux suffisante, et il incombait alors à l’équipe de désinfection de choisir les points importants à désinfecter et d’interdire l’accès aux autres. Ces équipes devaient cependant être munies de vêtements protecteurs spéciaux les mettant à l’abri des propriétés vésicantes du liquide. Des études furent donc immédiatement entreprises pour mettre au point des effets étanches, résistants, et se fabriquant à bas prix. Lebeau et son équipe s’en chargèrent dès le début du mois d’août 1917.

Grâce à une indication du Ministre de l’Armement et des Fabrications de guerre, on mit la main sur un important stock de bourgerons1 huilés provenant de la direction de l’arrière et qui semblaient convenir. Ils seront envoyés à l’I.E.E.C. puis à l’Ecole de pharmacie, au laboratoire de Lebeau. Après différents essais, dont des expériences réelles de protection, on put conclure, le 17 août 1917, à l’efficacité du bourgeron huilé, et l’employer. Il sera livré en priorité aux artilleurs dès le mois de septembre. L’Intendance mit également en place la fabrication de bourgerons teintés en ‘’bleu-horizon’’ et imperméabilisés à l’huile de lin cuite. Puis on confectionna des moufles étanches et on distribua des bottes de tranchée étanches également. Lebeau réalisa des musettes de protection en tissu imprégné, en simple ou double épaisseur, pour y conserver le pain à l’abri de l’ypérite.

 

Deux hommes du Service de Santé du 166e R.I. équipés de bourgerons de toile huilée, de gants et de bottes de protection contre l'Ypérite.

 

Au début de l’année 1918, on chercha à améliorer les tenues de protection car il arrivait que le tissu s’imprègne d’ypérite liquide et provoque de graves brûlures sur les mains. Les études aboutiront au mois de mai à une combinaison étanche, grâce au zèle et à la compétence de Tambuté. Tout avait été pensé pour permettre une étanchéité complète du costume. Il était confectionné en tissu huilé spécial, couleur ‘’bleu intendance’’, et subissait une double imprégnation. La blouse était soudée au pantalon et la coupe était très ample. Le capuchon comportait une double bavette et une patte-mentonnière dont le serrage s’obtenait par la jonction, au sommet de la tête, de deux rubans élastiques prolongeant les pattes. L’extrémité des manches de la blouse se serrait grâce à un cordonnet. Toutes les coutures et piqûres de la combinaison étaient enduites avec un vernis spécial, identique à celui utilisé pour le masque ARS. Les gant-moufles réalisés par l’Intendance, en 1917, comportaient le pouce et l’index libres, les trois derniers doigts étant réunis. Il parut inutile de conserver la liberté de l’index et on adopta une nouvelle moufle faite en double épaisseur de tissu. La partie intérieure était coupée dans le ‘’droit fil’’ pour s’opposer à l’extension, et la partie extérieure en ‘’franc-biais’’ pour s’opposer à la déchirure longitudinale. La couture d’assemblage était renforcée par une double piqûre, et l’entre-doigt pouce et index était renforcé par une languette. Ces combinaisons et ces nouvelles moufles seront distribuées à compter du mois de juillet 1918.

Desgrez, ainsi que ses collaborateurs Labat et Guillemard, travaillèrent à la mise au point d’une pommade de protection contre l’ypérite. Ils proposèrent en mai 1918 une vaseline à 10% de chlorure de chaux, qui devait protéger la peau contre l’ypérite, ou plutôt en diminuer les effets vésicants. Les trois pharmaciens n’avaient pas hésité à exposer leurs avant-bras, préalablement recouverts de cette pommade, à des vapeurs d’ypérite pour en apprécier la protection. Ils iront jusqu'à essayer leur remède après exposition de leurs bras. Ayant ainsi démontré le rôle qu’elle pouvait jouer dans l’atténuation des lésions provoquées par les vésicants, la pommade sera adoptée et portera le nom de ‘’pommade Z’’.

Au mois de juillet 1917, un pharmacien sera affecté dans chaque régiment d’infanterie et dans chaque bataillon de chasseurs. Sous les ordres du médecin-chef, il devait s’occuper du service pharmaceutique, de l’hygiène, de la surveillance des denrées alimentaires et de l’eau de boisson, et aussi des mesures relatives à la prophylaxie des gaz asphyxiants : production d’atmosphère toxique en vue d’exercice, vérification des masques, préparation des solutions neutralisantes, surveillance des appareils Draeger, Tissot et autres, des obus d’oxygène, des détendeurs, de l’entretien des pulvérisateurs, etc. En réalité, son arrivée au sein du corps de troupe ne pouvait pas mieux coïncider avec l’apparition de l’ypérite. Les mesures de protection contre ce redoutable toxique ne furent pas faciles à mettre en place et le pharmacien du corps de troupe jouera souvent un rôle primordial dans leur enseignement. Il fallait expliquer aux hommes que la difficulté de détection de l’ypérite imposait de mettre en place le masque dès le début du bombardement et qu’il ne fallait le quitter que sur ordre. Le pharmacien veillait à la constitution de dépôts de chlorure de chaux, à la mise en place de la protection collective, au bon entretien des rideaux à l’entrée des abris, au bon entretien des appareils Vermorel. Il entraînait les équipes de désinfection, les formait et, en cas de bombardement par ypérite, il dirigeait fréquemment la conduite des opérations. Il choisissait alors les points les plus importants qu’il convenait de désinfecter, il veillait à assurer l’écoulement de l’eau contaminée au fond des tranchées, puis pouvait surveiller le balisage de la zone par des pancartes « abri ypérité », « abri désinfecté », « terrain ypérité ». Ce travail présentait un risque évident mais de sa bonne exécution dépendait le maintien des positions de combat du régiment. Les équipes de désinfection déploreront de nombreux intoxiqués dans leurs rangs, leur tâche se révélant particulièrement dangereuse. Une note du GQG précisait : « Les hommes et gradés de l’équipe de désinfection devront, autant que possible, loger dans un abri spécial et éviter le trop grand contact avec leurs camarades au moins pendant les deux jours qui suivront l’achèvement de leur tâche, afin d’éviter de répandre l’infection qu’ils auraient pu contracter eux-mêmes sans s’en apercevoir immédiatement ».

Au mois de mars 1918, un officier spécialiste des gaz de combat, appelé officier ‘’Z.P.’’, sera affecté dans chaque état-major d’armée, de corps d’armée ou de division. Il ne devait pas remplacer le pharmacien de corps puisque ce dernier devait désormais le seconder. Il s’agissait en vérité de mieux dissocier le rôle du service de santé de celui du service chimique.


1 blouse et pantalon destinés à l’exercice ou aux travaux.

 

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